30. avr., 2017

Volet 14 Ou pourquoi les egyptologues devraient ecouter plus souvent les professionnels...

Jean-Paul GREMILLIET Propos recueillis par Étienne DUCHENE « Une carrière » Édition l’Atelier de la Mémoire, 2014, 252 pages, ISBN 978-2-915682-36-6  - extraits

Nous voilà partis en Égypte, où j’étais déjà allé, en touriste. J’y avais été impressionné par les pyramides, le musée du Caire, tous les monuments, et surtout par le travail du granit. J’avais également visité près d’Assouan le site de l’obélisque inachevé.

Je m’intéressais à tout ce qui concernait, de près ou de loin, les roches et les minéraux. En Égypte, j’étais copieusement servi ! Je n’étais pas seulement impressionné par les monuments eux-mêmes, mais aussi par le génie des hommes qui les avaient érigés. Au-delà, j’étais très intrigué par les méthodes d’extraction et de taille, sachant que la plupart des monuments dataient de plus de mille ans avant notre ère. J’avais entendu jusque-là de nombreuses théories, dont celle des coins en bois. Je n’y ai jamais cru, parce que, de toute ma vie, je n’ai jamais rencontré un seul carrier capable d’éclater un bloc de granit avec un coin en bois gonflé d’eau ou gonflé par le gel. Malheureusement, cette légende est restée ancrée dans les esprits. Elle vient sûrement de très loin, et pourquoi pas des spéculations faites par les égyptologues ? Plus sérieusement, autour de l’obélisque inachevé, j’avais remarqué des restes de charbon de bois. Et qui ne provenaient pas des barbecues des touristes ! En parcourant une centaine de mètres, un peu plus loin, le sable redevenait tout blanc, ce qui montrait que le charbon de bois était utilisé uniquement sur le lieu d’extraction, et que par conséquent les carriers, pour éclater la roche, utilisaient le feu. Ils versaient de la braise sur la pierre pour la chauffer le plus fort possible, puis aussitôt la braise écartée, ils y versaient de l’eau. Il se créait immédiatement un choc thermique qui fragilisait la surface qu’on pouvait alors peler avec les outils de l’époque. L’inconvénient du choc thermique est de provoquer des fissures aléatoires, qui se propagent parfois assez loin dans la masse de granit. C’est pourquoi, sur l’obélisque de la Concorde ou sur certaines statues, on voit la pierre s’écailler et s’éroder plus vite à certains endroits. Pour essayer de convaincre, j’avais ramené de ce voyage quelques échantillons de charbon de bois et je voulais les faire dater au carbone 14. Je voulais aussi faire un écrit, entrer dans le milieu plutôt fermé des égyptologues… Je trouvai chaque fois porte de bois ; avec tous ces pontes, il était impossible d’amorcer un dialogue. J’étais pourtant persuadé d’avoir raison. Depuis, j’ai vu des reportages où la théorie de la taille par le feu grâce au charbon de bois non seulement est admise, mais est reprise comme une évidence ! D’après les recherches, le bois était de l’eucalyptus, qui poussait en quantité largement suffisante en Égypte à l’époque de Ramsès. L’utilisation du feu étant prouvée, je restais très têtu sur la question du fer, dont j’étais persuadé qu’il était utilisé par les tailleurs de pierre en Égypte, après avoir fragilisé le granit par choc thermique, et à ce sujet j’avais entrepris quelques recherches personnelles. En 1982, tous les égyptologues ou autres docteurs en archéologie débitaient ce que je considérais comme des sornettes. Ils nous disaient que les Égyptiens taillaient le granit avec des outils en bronze, car ils ne disposaient pas de fer… Comment tailler le granit d’Assouan, une roche très dure, si l’on n’avait pas de fer ? Avec du bronze, c’était impossible. Or sur la carrière de l’obélisque inachevé, entre autres, le granit est piqueté, et l’on voit des traces de mortoises faites par des outils au bout pointu, au fond desquelles on peut remarquer des traces de fer oxydé. Si l’on regarde l’obélisque de Louxor à Paris, on constate que les ciselures sont extrêmement fines. Les Égyptiens ont donc utilisé de très bons outils, certainement en fer, et des carriers qui étaient des experts ! Il est certain qu’à l’époque de Ramsès il n’y avait pas de fer en Égypte, ce qui d’ailleurs handicapait le pharaon dans ses combats contre les Hittites, qui possédaient des armes en fer, et avec lesquels les conflits étaient fréquents. Les gisements de fer des Hittites contenant du carbone, ils arrivaient même à en faire un acier très dur. Les hasards de la guerre et de la diplomatie, et probablement l’intérêt réciproque bien compris des deux parties, amenèrent Ramsès, père de nombreux enfants, à marier une de ses filles à l’un des rois hittites. La paix revint, et cette alliance donna l’accès au fer aux artisans égyptiens. Restait à expliquer pourquoi, dans les fouilles en Égypte, on ne retrouvait pas de fer. À cette époque, les ouvriers tailleurs de pierre étaient très spécialisés. Ils devaient, comme le faisaient encore il y a peu les ouvriers italiens  dans la taille de la pierre, venir au travail avec leur propre caisse à outils et repartir avec une fois le travail terminé. Le fer était un métal précieux ; celui dont on ne se servait plus devait être recyclé, effaçant ainsi les traces de son existence. Au cours d’une de mes visites touristiques, un égyptologue donnait aux soixante passagers du bus qui nous emmenait d’un site à l’autre des explications sur la taille du granit avec des outils en bronze. Mon sang ne fit qu’un tour. Avec mon sens habituel de la diplomatie, je l’arrêtai tout net : « C’est mon métier, ce que vous dites n’est pas possible. » Il se braqua et répondit : « J’ai fait des études, je sais de quoi je parle. » Ce à quoi je rétorquai : « Les études, c’est bien beau, mais si ce qui est écrit dans vos livres est faux, vous ne faites que répéter les erreurs. On ne taille pas le granit avec du bronze. » Les autres touristes, ébahis, comptaient les points ! Tout de même, je n’avais peut-être pas perdu mon temps, car l’idée fit son chemin. Quelque temps plus tard, Jean Adami, granitier vosgien bien connu, était allé lui aussi en Égypte pour le tourisme. Au retour, il me dit : « Tiens ! J’ai entendu parler de toi ! » Les outils en fer n’étaient pas seuls à être utilisés. Il est certain que des boules de diorite, une roche plus dure que le granit dont il existe un filon sur les bords du Nil, servaient elles aussi à écraser la pierre. Dans un reportage fait par des Américains, on soutenait que les Égyptiens prenaient ces boules à pleines mains pour frapper le granit. On imagine des hordes d’Égyptiens à quatre pattes en train de frapper le granit avec leur boule tenue à la main… Impossible ! Sauf à mettre des centaines d’années et à mobiliser une armée d’ostéopathes pour leur remettre le dos en place. La solution crevait les yeux ; les exploitants de la carrière avaient dégagé une grande surface verticale qui était auparavant masquée par des gravats. Il y figurait une fresque montrant un Égyptien debout avec une boule fixée sur un manche. C’était pourtant facile à comprendre : l’ouvrier restait debout, soulevait la boule de diorite grâce au manche et la faisait retomber en accompagnant le mouvement, tout simplement ! 

Note Perso : Un leçon magistrale donnée par un carrier professionnel . Merci à vous Mr Gremilliet !