2. nov., 2013

Le bracelet en obsidienne d' Aşıklı Höyük

un incroyable polissage vieux de 10 000 ans


L'étude de la surface d'un bracelet néolithique découvert en Turquie a révélé que les artisans du VIIIe millénaire avant notre ère polissaient l'obsidienne avec une grande technicité.
 
C'est le plus ancien bracelet en obsidienne connu à ce jour. L'archéologue Laurence Astruc, de l'Institut français d'études anatoliennes d'Istanbul (CNRS) et le physicien Roberto Vargiolu et ses collègues du Laboratoire de tribologie et de dynamique des systèmes (CNRS, École centrale de Lyon, École nationale d'ingénieurs de St-Étienne) ont montré que la maîtrise des artisans qui ont réalisé et poli ce bracelet valent celle de l'industrie mécanique de pointe actuelle.
Circulaire, d'un diamètre intérieur d'environ dix centimètres, le bracelet était enrichi d'une arête sur sa face extérieure (voir la figure ci-contre). Son créateur l'a probablement obtenu en quatre étapes successives. D'abord, un bloc contenant le volume occupé par le bracelet, soit 315 centimètres cubes, a été débité. Ensuite, la partie centrale a été évidée, peut-être par forage à l'aide d'un moyen mécanique, telle une chignole à arc. Puis la forme du bracelet a été dégagée par un piquetage prudent pour ne pas briser le matériau. Enfin, la forme obtenue a été polie, d'abord de façon grossière pour faire disparaître les traces de piquetage, puis pour obtenir une surface brillante.
Et avec quelle finesse ! Grâce à des techniques de caractérisation de la rugosité des surfaces, initialement développées pour l'industrie, les chercheurs ont montré qu'aucune aspérité ne dépasse de plus d'un dixième de micromètre. Pareil résultat ne se compare qu'à ceux des meilleurs usinages numériques actuels. La qualité du poli était sans doute appréciée à l'œil nu par ses artisans.
Plus étonnant encore, ce polissage n'a pas empêché l'artisan de maîtriser la forme du bracelet avec une précision inattendue au VIIIe millénaire avant notre ère : la forme de l'arête est symétrique à un degré d'angle près… Cela suggère l'emploi d'une machine à polir, mais il n'en est rien : les orientations croisées des stries résultant du polissage à l'aide d'une série de pierres de moins en moins rugueuses prouvent que le polissage a été réalisé à la main. Les artisans disposaient sûrement de moyens sophistiqués de mesure leur permettant de vérifier au cours du façonnage la convergence vers la forme recherchée. Toutefois, en vrais artisans, ils ont aussi rectifié un défaut ponctuel, sans doute dû au piquetage.
Une telle maîtrise de l'« usinage » (par piquetage) et du polissage est stupéfiante, si l'on songe qu'elle remonte à presque 10 000 ans. Elle suggère l'existence dès le VIIIe millénaire d'une classe d'artisans spécialisés dans le façonnage d'objets de prestige en obsidienne.
 
(article rédigé par François Savatier - journaliste à Pour la Science.)